Association Universelle des Amis de Jeanne d'Arc



Adresse : 85 rue Petit - 75019 Paris


Email : mairep@gmx.fr


Tél. : 06.80.72.72.77

Fondée en 1953.

Le général Weygand en assure dès le début, une présidence d'honneur active et efficace.

 

But de l'association

Présenter une image complète et exacte de Jeanne d'Arc dans un esprit strictement culturel

Son action Recherche, Diffusion Liaison avec les pays étrangers


Place et rôle de sainte Jeanne d'Arc entre nous et le ciel (partie 1)

CONFÉRENCE PRONONCÉE

PAR LE PRINCE VLADIMIR GHIKA

TEXTE FOURNI PAR L'INSTITUT VLADIMIR GHIKA,

CHATILLON-SUR-SEINE

PROCURE DE LA TRANSFIGURATION

36220 MÉRIGNY

INTRODUCTION


La conférence qui va suivre, prononcée il y a quatre-vingt ans, nécessite quelques lignes de présentation à l'occasion de sa réédition. L'auteur et le contenu de cette conférence pourraient en effet paraître un peu lointains et obscurs au lecteur du XXIe siècle ; cette introduction n'a donc d'autre ambition que d'aider celui-ci à connaître un tant soit peu et à apprécier le prince Vladimir Ghika. Si aujourd'hui Mgr Ghika demeure très présent en l'esprit de beaucoup de ses compatriotes roumains, il est bien oublié en France, sa seconde patrie, quoique quelques-uns y entretiennent avec piété son souvenir et s'efforcent de donner encore quelque écho à sa pensée et à ses écrits. On se doit de citer l'Institut Vladimir Ghika, qui travaille avec zèle à faire avancer sa cause en Cour de Rome (1), ainsi peut-être que la Fraternité de la Transfiguration (fondée à Mérigny, dans l'Indre, en 1970), qui se réclame explicitement de son esprit et qui aujourd'hui prend l'initiative de publier la présente brochure.

Vladimir Ghika (1873-1954), né dans une famille princière moldave, élevé en France, fit profession de foi catholique à trente ans, devint prêtre à cinquante ans, et reçut en charge l'Église des Étrangers à Paris avec le titre de proto-notaire apostolique (d'où son titre de Monseigneur). Il sut allier avec bonheur vie spirituelle intense, charité effective envers le prochain et dévouement pour les grandes causes de son temps. Les diverses biographies du prince (2) peinent à rendre compte de l'existence foisonnante du personnage, au confluent de plusieurs traditions qu'il sut assumer toutes et qui pourtant ne suffirent pas à épuiser son activité... Érudit et artiste, homme d'esprit et bon Samaritain penché sur toutes les misères, grand « convertisseur » d'âmes, pionnier de l'apostolat des laïcs, fondateur de communautés religieuses, évangélisateur de la « zone » de Villejuif, promoteur des rites orientaux, coordinateur d'entreprises missionnaires en Extrême-Orient, Mgr Ghika fut tout cela, et l'on reste confondu devant la diversité et l'ampleur des tâches qu'il assuma. Cette activité lui valut la confiance des différents papes, ainsi qu'une fin digne de sa vie : dans des circonstances proches du martyre, le 17 mai 1954, dans les geôles communistes roumaines où il avait été jeté pour être resté fidèle à Rome.

« Place et rôle de Jeanne d'Arc entre nous et le ciel » : cette conférence, prononcée dans les premiers mois du sacerdoce du Prince Ghika, fut publiée en 1924 dans le confidentiel Bulletin de la Société générale d'éducation et d'enseignement (pages 224 et suivantes) (3).

Pourquoi la rééditer ? Parce que, nous semble-t- il, elle est propre à redonner vie à ce que les livres peuvent difficilement restituer : la voix, la parole, reflet de l'âme -et de quelle âme! Vladimir Ghika, par écrit, s'exprimait soit par aphorismes (deux merveilleux recueils en donnent un aperçu) (4), soit par des développements d'une luxuriance tout orientale, propre parfois à dérouter le lecteur français ; de ce style approchant de l'expression orale, on a un écho dans les quelques opuscules réunis sous le titre Entretiens spirituels (Beauchesne, 1961). Mais de l'éloquence même de notre auteur, on ne peut avoir une idée que par les rares conférences dont le texte soit disponible.

En lisant cette méditation sur Jeanne d'Arc -peut-être même, suggestion audacieuse mais sérieuse, en la lisant à haute voix, parviendra-t-on à entendre encore la voix de cette « âme de feu », dont les inflexions même devaient être inoubliables. Voici le témoignage d'une de ses auditrices :

« Il parle presque à mi-voix, dans une tonalité un peu musicale, suave, pénétrante, qui atteint l'âme dans sa sensibilité autant que dans l'intelligence (...). C'est comme une eau vive qui s'écoule en cascades, s'étale, s'arrête, puis repart en formant des méandres. La phrase, une fois commencée, se charge d'incidentes multiples, qui apportent des nuances infinies à la pensée maîtresse, jusqu'à la faire oublier parfois. Un esprit cartésien ne s'y retrouve plus. Mais l'âme est nourrie jusqu'en ses profondeurs. Elle est bercée comme par une musique divine. Elle entre en état de contemplation. » (5).

Il nous reste à dire quelques mots du contexte historique dans lequel cette conférence fut prononcée -ce qui sera nécessaire à la pleine intelligence du texte. Il y a cinq ans à peine que s'est achevée la Première Guerre mondiale, cette grande saignée dont presque toute l'Europe est sortie bouleversée dans sa chair - si l'on peut s'exprimer ainsi- comme dans ses frontières.

 

Le Traité de Versailles et les traités annexes viennent d'établir une paix qu'on espère définitive ; mais, affirment quelques esprits pénétrants, l'esprit qui y a présidé rend cet espoir illusoire : les vaincus sont exagérément humiliés, les inspirateurs de la paix (à commencer par le président américain Wilson et ses «quatorze points») sont de dangereux idéalistes, et leur «principe des nationalités» n'a été qu'un prétexte pour détruire l'ordre ancien (l'Empire catholique d'Autriche-Hongrie n'a-t-il pas été rayé de la carte ?). La Roumanie a certes bénéficié de son entrée en guerre aux côtés de la France : une bonne partie de la Transylvanie, majoritairement peuplée de Roumains, lui a été attribuée, mais tous les problèmes n'en sont pas réglés, loin de là.

Mieux que personne, le prince Vladimir Ghika connaît les faiblesses des traités de paix et les dénonce ; depuis vingt ans, il a exercé une activité diplomatique intense au service de la papauté en Europe orientale ; pendant la guerre, il a participé aux projets de paix séparée avec l'Autriche... Et tout en soutenant la cause de l'Église catholique, il se situe résolument dans le courant -important en Roumanie- qui cherche à éradiquer toute influence germanique et qui s'appuie sur la France.

Ce contexte heurté de l'immédiat après-guerre transparaît à plusieurs reprises dans la conférence, mais, plus encore, l'amour du conférencier pour la France sa seconde patrie. Et il est frappant et émouvant de voir avec quelle éloquence le Prince Ghika, défricheur reconnu de l'histoire des principautés roumaines, évoque cette figure de l'histoire de France, bien étrangère à ses centres d'intérêt usuels. C'est que la sainte de Domremy venait d'être élevée sur le pavois ou, plus exactement, sur les autels.

Le Prince Ghika prononce cette conférence alors qu'il vient tout juste d'être ordonné prêtre (6). Depuis peu a été canonisée cette sainte atypique nommée Jeanne, à plusieurs égards unique dans les annales de la sainteté dûment reconnue : jeune fille engagée sur les champs de bataille ; défendant son pays pour des raisons, semble-t-il, purement temporelles ; condamnée par des hommes d'Église ; brûlée vive mais non martyre.

Et cette héroïne nationale vient donc d'être proclamée sainte par l'autorité suprême de l'Église ; sa cause n'a été introduite qu'en 1894, quatre siècles et demi après sa mort ; saint Pie X l'a béatifiée en 1909 ; enfin, le 16 mai 1920, Benoît XV la canonise. Et sainte Jeanne d'Arc semble devoir présider à la réconciliation nationale, après les vives luttes du début du siècle. L'anticléricalisme n'est plus de mise, suite au sacrifice des 5000 prêtres et séminaristes tombés sur le front ; la sainte catholique est proclamée également par l'autorité civile, puisque le 10 juillet 1920, la «Chambre bleu horizon» institue une fête nationale en son honneur (le deuxième dimanche de mai) ; et quelques mois plus tard, la même Chambre rétablit les relations diplomatiques entre la France et le St-Siège. Et c'est le nouveau pape Pie XI qui, en 1922, apporte la dernière touche à ces cérémonies en déclarant sainte Jeanne d'Arc seconde patronne céleste de la France.

Il est temps de conclure cette introduction, déjà trop longue. On pourrait reprocher, dans cette publication, le nombre important des notes en bas de page ; elles s'adressent au lecteur d'aujourd'hui qui, peut-être, sera peu au fait des quelques citations latines utilisées ou des événements historiques auxquels l'auteur fait allusion. Ces notes ont pour but de lever toute interrogation dans l'esprit du lecteur non initié, avec l'espoir que le lecteur plus savant n'en sera pas importuné. Laissons maintenant la parole au Prince Ghika.


Assais, le 6 décembre 2004,

en la fête de St Nicolas de Myre

évêque cher aux Grecs comme aux Latins.

Père Damien-Marie,

de la Fraternité de la Transfiguration

 

 

1) Institut Vladimir Ghika, fondé en 1988 par Alexandre Ghika, neveu du prince Vladimir, et par M. Pierre Hayet, actuel secrétaire (3 rue du Guichet 21400 Châtillon-sur-Seine cedex.)

2) Jean Daujat, L'apôtre du XXème siècle, Mgr Ghika, La Palatine, 1957; Michel de Galzain, Une âme de feu, Mgr Ghika, Beauchesne, 1961 ; Suzanne-Marie Durand, Vladimir Ghika, prince et berger; Casterman, 1962 ; Yvonne Estienne, Une flamme dans le vitrail, Mgr Ghika, Le Chalet, 1963; Élisabeth de Miribel, La mémoire des silences, Vladimir Ghika, Fayard, 1987; Héléna Danubia, L’apôtre du Danube, Mgr Ghika, prince et martyr; Téqui, 1993. Ces différents ouvrages n'épuisent pas le sujet, et une biographie exhaustive de Mgr Ghika, qui mettrait bien en lumière ses années d’  « apôtre laïc » et l'ensemble de ses activités à l'étranger, reste encore à écrire.

3) Cette Société, sous son nom peu explicite, militait pour la défense de l'enseignement catholique et compta de grands noms de la droite catholique (Chesnelong, Henry Cochin, Émile Keller...). Elle diffusait, depuis 1868, un Bulletin traitant de pédagogie dans une optique résolument confessionnelle et militante.

4) Ces recueils sont toujours disponibles : Pensées pour la suite des jours, édition définitive chez Beauchesne, à la date de 1936, rééditées en 1962 ; et Derniers témoignages, publiés en 1970 chez Beauchesne par les soins d'Yvonne Estienne.

5) Suzanne-Marie Durand, op. cit., p. 80.

6) Vladimir Ghika reçut le sacerdoce des mains du cardinal Dubois, archevêque de Paris, le 7 octobre 1923, dans la chapelle des Lazarisres de la rue de Sèvres, à Paris.

 

 

 

 

PLACE ET RÔLE DE JEANNE D'ARC ENTRE NOUS ET LE CIEL

Celle dont nous allons parler aujourd'hui disait jadis à ceux qui l'interrogeaient : «En mon pays, on m'appelait Jeannette ; depuis que je suis venue en France, on m'appelle Jeanne.»

Le Roi que cette fille des champs a couronnée de par « le Roi du Ciel », en des lettres d'anoblissement de caractère unique et d'une étrange teneur -lettres dont elle ne voulut pas user pour elle-même mais qui sont passées en héritage à sa famille, à sa patrie- le Roi, dis-je, fit de Jeanne (remarquez bien ce libellé sans précédent dans une pièce officielle : « pour prouesses et victoires remportées par le Don de Dieu et son Conseil » ) : « noble Dame Jeanne d'Arc du Lys, digne de la reconnaissance et du respect du Souverain Pouvoir. »

La voix du peuple, plus que jamais « voix de Dieu » dans la circonstance, l'a mise, dès le début, bien au-dessus de ces honneurs en célébrant, par tous les moyens, le miracle continué de son oeuvre, le sacrifice splendide de sa vie.

Naguère, la voix de l'Église, qui par Dieu parle, juge suprême ici-bas de la valeur des âmes devant Dieu, l'appelait Bienheureuse.

Hier, cette même voix de l'Église l'a nommée Sainte, et permet à son image de demeurer sur nos autels pour une intercession consacrée, une muette et merveilleuse leçon, signe terrestre et stimulant béni de ce que son secours, spontané et provoqué, peut obtenir pour nous de grâces et de bénédictions divines.

Voilà donc qu'ont parlé à son sujet toutes les voix qu'on peut entendre sur la terre, et voilà où l'ont menée les Voix du Ciel, celle qui à ces voix mystérieuses, venues du sein de l'Église triomphante, disaient sans relâche, d'après son propre témoignage, les simples paroles, si familières et si stupéfiantes :

« Va, Fille de Dieu, va! »

Aujourd'hui, c'est cette déclaration solennelle de l'Église, cet aveu à la fois joyeux, sûr et fécond de sa sainteté que nous voudrions mettre en lumière comme il sied. Il y a trois ans, vous le savez, avec la sécurité prudente et la confiance sans présomption dans une assistance divinement fournie contre l'erreur que seule connaît l'Église, quand toutes les conditions et tous les devoirs d'état de ceux qui la représentent ont été remplis, Jeanne d'Arc, pour la première fois, après l'en- quête séculaire, pleine de péripéties et de contrôles, a été comptée parmi les membres reconnus de l'Église triomphante, dans cette troupe de Saints protecteurs, avec lesquels elle avait dès ici-bas si familièrement et si merveilleusement vécu. Nous avons le droit, désormais, de ne la voir que parmi « ses Frères du Paradis » qui s'entretenaient avec elle dès ce monde, et dont elle répétait, avec une simplicité surprenante: « Mes Frères du Paradis et mon Dieu m'ont dit ceci... »

Un nouvel acte s'est ouvert, dans cette Communion des Saints, qui forme. la vraie vie secrète de toute l'humanité, et qui fut dans la vie de Jeanne si visible et si resplendissante. La voilà, pour nous tous, bien en lumière, au sein de l'Église triomphante qui déjà sur terre, fut pour l'héroïque enfant une Société miraculeuse, une force sans cesse dévoilée, une fascinante préoccupation et, à un degré inusité, presque périlleux en apparence, une doctrine.

Un Saint c'est pour nous, avec l'aveu et la consécration de ce qui nous garantit infailliblement la vérité spirituelle, c'est l'incarnation avérée, dans un être humain, d'une agissante volonté de Dieu, continuant dans sa personne après la mort, l'exercice bienfaisant de son activité. Un Saint manifeste, de l'autre vie, comme dans celle-ci, les propriétés de l'union à Dieu ; et cette union désormais fixée à tout jamais n'a plus, pour opérer autour d'elle les merveilles de son efficacité, qu'à laisser se produire, par son entremise, le jeu des libertés humaines et des faveurs prédestinées d'en haut. Les Saints, disait Jeanne d'Arc, «aiment ce que Dieu aime et haïssent ce que Dieu hait», «et ils servent à ce que Dieu aime, dans ceux qui aiment Dieu et que Dieu aime. »

Les Saints qui, chacun pour des fins entrevues par la Sagesse éternelle, personnifient une trace de la perfection divine, un reflet du Verbe, une bénédiction du Fils de l'homme, trouvent à la fois, dans la vertu même de ce qui fait leur récompense personnelle au sein de Dieu, la glorification du Tout-Puissant pour l'éternité, et l'emploi de leurs forces vives au profit de leurs frères de ce monde. C'est ainsi qu'en une fusion unique des raisons, des fins et des rayonnements de leur triomphe, ils représentent le moyen de choix de la grande oeuvre universelle de foi et de salut, à laquelle ils travaillent avec toutes les âmes en grâce avec Dieu d'ici-bas, d'une manière si bien ajustée aux temps, aux lieux et aux individus qu'en elle se reconnaît encore le secours providentiel le plus tendrement raffiné. Il y a, en effet, dans la foule des Saints, une infinie variété de figures, de procédés et d'heures d'action. Ce sont les Créations intarissables du Créateur Tout-Puissant et Tout-Riche, les formes d'une souplesse parfaite de l’œuvre du Saint-Esprit qui l'adapte, dans sa tâche d'amour, à l'âme de chacun pour le bien de tous. Cette variété elle-même est, par là, pleine d'enseignements pratiques. Dieu n'y est pas abondant au hasard, croyons-le bien. La scruter, c'est aller de lumière en lumière, « a claritate in claritatem (I). »

Pour notre bien et notre perfectionnement actuels, il est donc intéressant de rechercher, en cette vie sainte nouvellement proclamée et glorifiée comme telle, les ingéniosités de la Providence à notre égard, avec les caractères spéciaux qui, chez notre Sainte, attirent les âmes de notre temps, s'approprient à elles et nous guident.

A la fin, presque toujours, nous laisserons parler Jeanne d'Arc. Car elle a eu, dans sa courte existence, dans sa vie publique réduite à si peu de durée, des paroles de mission et de passion d'une plénitude de sens sans égale, qui saisit -et, inépuisablement, enseigne. D'ailleurs, en la laissant parler, c'est -et on ne saurait le dire sans un frisson de respect -un peu de «ses Voix» elles-mêmes que, à travers sa voix, nous entendrons.

 

Or ces paroles, ces paroles qui, chez tant d'autres, se perdent si aisément, nous les avons pour une large mesure, à notre portée, les unes recueillies telles quelles par le témoignage direct d'un chroniqueur aussi sincère que naïf ; les autres, plus nombreuses, consignées avec toute la brutale exactitude d'un procès-verbal dans les paperasses d'une justice ennemie -où elles rayonnent encore davantage, brèves et claires, mettant toute la simplicité pure et la force d'une âme où Dieu habite, au cœur de l'affreux grimoire où vient s'empêtrer «le Prince de ce monde.»

Dans ces paroles, nous chercherons aujourd'hui la marque particulière qui peut convenir aux desseins de Dieu sur nous-et nous essaierons de mieux comprendre le rôle nouveau qui commence, pour Jeanne la Sainte, avec la qualité nouvelle que lui donne, « urbi et orbi », l'affirmation solennelle de l'Église de Dieu.

Mais voici que, sur le seuil de cette tentative, il me semble entendre l'écho de sa voix, à une heure grave, à la veille même du déclin, au milieu d'une tâche qu'elle n'a pu mener à bien, répétant avec une instance qui fait de ses intentions inaccomplies un legs véritable : « Je veux voir Paris de plus près que je ne l'ai vu. » Quelque chose a été fait pour l'exaucement de ce vœu. Peut-elle «le voir de plus près», de plus près encore ?

Ses images, ses médailles, ses emblèmes remplissent nos foyers ; ses statues, les places et les églises ; ses bannières flottent, avec quelle allégresse, à toutes les fenêtres, son histoire est chère au cœur de tous ; une basilique où se rejoignent le souvenir et l'espoir, nous la mettra plus rayonnante, demain, au cœur de la cité maîtresse (II). Mais Jeanne désire plus que cela. « Jamais, disait-elle, jamais je ne partirai tant que je n' aurai pas cette ville. » Elle l'a déjà sans doute et combien profondément. Mais elle veut l'avoir davantage.

Puissante contre les visibles et invisibles ennemis qui s'efforcent d'empêcher que ne se réalisent les « Gesta Dei per Francos» (III), -dressée contre les armées du mal qui, au-dehors et au-dedans de nous-mêmes, essaient de faire faillir un grand peuple à sa mission magnifique, la petite fille des champs qui, capitaine improvisé, a fait fuir l'injuste envahisseur de son pays, grande Sainte et presque martyre, ne mettra-t-elle point en déroute les forces mauvaises qui voudraient entraver l'essor de la Fille aînée de l'Église ?

Elle disait: « Vous me croyez seule ; j'ai cinquante mille combattants avec moi ; je ne me retirerai pas que la place ne soit prise. » Elle est moins seule que jamais : la place sera prise ; la place le semble déjà. Mais nous l'avons dit : Jeanne veut davantage.

 

Sainte Jeanne, on vous attend ici à l’œuvre; vos fils de France chercheront auprès de vous, à leur côté, avec la grâce de Dieu, en votre exemple et votre appui, le secours, le devoir, le courage et la force. Vos fils de France sont prêts à suivre et à faire triompher votre étendard sommé des noms de Jésus et Marie, -dont il suffit que la hampe touche un rempart pour qu'il cède.

Cette tâche nouvelle a été préparée chez vous par l'union sacrée des heures tragiques (IV). Cette union des forces d'un même pays, d'une même famille, sans Armagnac et sans Bourguignon (V), Jeanne l'avait faite de son vivant ; combien davantage elle l'a réalisée aujourd'hui. Il n'y a plus qu'une France autour de Jeanne d'Arc et il y a à côté d'elle plus que la France, il y a le monde entier, avec l'Angleterre elle-même au premier rang. Elle ne peut plus se dérober à l'effusion, devenue universelle, de reconnaissance et d'affectueuse admiration, qui lui faisait dire jadis, quand les foules se précipitaient pour baiser ses mains et ses vêtements : « Je ne les laissais faire que le moins possible. Les pauvres gens venaient volontiers à moi parce que je ne leur faisais point de déplaisir et les défendais de tout mon pouvoir. »

Les « pauvres gens » ont continué à venir; ils sont légion, grands et petits, toujours pauvres par quelque endroit, fût-ce d'espoir, de foi ou de courage, cherchant le boni accueil et la généreuse défense de la Sainte pour le salut des justes causes.

Quelle Sainte est-ce donc ?

C'est d'abord la Sainte qui donne, comme les autres Saints, mais avec une formule particulière d'une étonnante concision, la clef de toutes les vies, en toutes matières, pour la vie éternelle : «Dieu premier servi !» Les trois mots tracent la hiérarchie des devoirs et des obéissances jusque dans les cas les plus délicatement difficiles. Cette devise lumineuse, si brève et si frappante, nous devons la retracer partout, et surtout l'écrire dans nos cœurs. Il n'est pas encore assez « premier servi » parmi nous. Descendons en nous-mêmes et jurons entre les mains de cette enfant bienheureuse de le servir comme elle, vraiment le premier.

C'est la Sainte de la confiance suprême dans les réalités surnaturelles : présence de Dieu, vérités divines, personnes vivantes de l'au-delà : Anges et Saints, peuple sacré toujours si proche, si actif et si méconnu, grâces et forces spirituelles mises à leur rang. -Confiance que ces réalités, par cela même qu'elles sont réalités, plus réalités premières et forces d'éternité, plus puissantes que toutes les forces, paient magnifiquement de retour chez ceux qui recourent à elles. Jeanne nous enseigne non seulement à tenir compte de ces réalités, mais à prendre hardiment sur elles notre principal point d'appui pour mieux suffire aux tâches que nous avons à remplir en ce monde. Si, même pour Dieu et pour l'Église de Dieu, nous faisons si peu de choses, c'est que, loin de chercher en ces forces premières, radicalement, la raison et l'énergie de notre activité, ou bien nous ne faisons, à elles, qu'une sorte d'accession nominale dont nous attendons alors plus que nous n'avons le droit de le faire ; ou bien nous n'opérons que dans les seules contingences naturelles qui nous écrasent alors trop aisément.

Sainte Jeanne nous enseigne le remède contre la timidité de la foi, une pusillanimité de l'espoir, une débilité d'amour qui devraient être la honte de notre âme et qui sont une sorte d'injure aux dons de Dieu.

*

* *

Jeanne est ensuite la patronne de ceux qui exposent et donnent leur vie pour un noble et cruel devoir, la Sainte du sacrifice total au bien commun. A ce propos, devant des milliers de tombes héroïques, il me semble encore entendre retentir, ici, l'écho d'un vœu de sainte Jeanne, d'un vœu qui ne sera jamais assez exaucé, d'un vœu à l'accomplissement duquel sa voix prophétique vous convie. C'est, remarquez-le, « l'unique testament de Jeanne ». Je voudrais bien « que lorsque j'aurai quitté ce monde, on fonde des chapelles où il serait fait des prières pour le salut de tous ceux qui seront trépassés pour la défense du Royaume. » Vœu d'autant plus touchant que c'est un vœu de prisonnière déjà livrée aux vengeances ennemies. Soldats inconnus, qui reposez sans nom, sans croix, sans prières, sans souvenir des vôtres, en un coin perdu de champ de bataille, entendez-vous cet appel d'outre-tombe adressé aux frères, vivant des sacrifices, par votre gentille sœur, pour que retombent sur vous leurs bénédictions fraternelles, le Sang du Christ et l'hommage public de tous ? Et vous, vous qui avez le droit et le devoir des initiatives, ne satisferez-vous pas largement aux dernières volontés de Jeanne d'Arc ? Et ne sera-ce pas un des premiers soucis, en cette basilique qui s'élèvera au cœur de Paris, pour le cinquième centenaire de sainte Jeanne ? Mais poursuivons. Cette Sainte c'est aussi la Sainte de la justice entre nations. Ce n'est pas seulement l'amour légitime et la défense du sol natal qu'elle prêche et qu'elle revendique. Elle a le sens de cette loi éternelle qui doit régner entre les peuples et les pays comme entre les individus -ce sens qui naguère mettait debout et en armes contre l'odieuse violence de certains toute une moitié du monde saintement révoltée. Elle reconnaît, en la Suprême Justice, le fondement de la justice des causes, et c'est ce qui les lui fait embrasser avec ardeur. « Vous n'avez aucun droit » au Royaume de France, -« le Roi du Ciel mande par moi que vous rentriez dans votre pays » dit-elle à Sutherland (VI) par une lettre confiée à une flèche encore inoffensive, troisième et dernière sommation faite à la conscience avant de recourir à l'emploi de la force. Elle met en demeure l'injuste agresseur avec autant de modération que de fermeté :

« Je vous prie et vous supplie, dit-elle à ses adversaires, que vous ne vous fassiez détruire... Si vous nous faites raison, vous pourrez encore venir en notre compagnie là où les Français feront le plus beau fait d'armes qui encore fut accompli en chrétienté... » Ne croirait-on pas, de Verdun à la Somme entendre, comme réponse à Jeanne exaucée dans son esprit, le retentissement des justes victoires des armées de France et d'Angleterre, fraternellement confondues, cette fois, dans la juste cause ? Mais, si la fermeté est modérée, sa modération doit être ferme. Attristée par le refus de ceux qu'elle a voulu prévenir, elle déclare alors : «La paix, on ne l'y trouvera point, si ce n'est au bout de la lance.» Pour ne point donner prime à l'iniquité -qu'il s'agisse de violence ou de fraude, de crime expie ou de restitution escamotée -, ce n'est pas elle qui croirait, en bonne Lorraine, et, en bonne chrétienne, devoir reculer devant les nécessaires sanctions. (à suivre)



I) 2ème Epître aux Corinthiens, 3/18 : « Quant à nous qui, le visage sans voile, reflétons tous, comme en un miroir, la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en son image, de gloire en gloire (littéralement dans le texte latin : « de clarté en clarté »), selon l’action du Seigneur qui est esprit ». Dans ce passage, Saint Paul exalte la grandeur de notre foi chrétienne : alors que dans l’ancienne Alliance, seul Moïse contempla bien imparfaitement, la gloire divine, la nouvelle Alliance permet à tout chrétien d'être illuminé par cette gloire que Jésus-Christ possède en plénitude et dans laquelle il veut nous faire progresser toujours plus. Cette connaissance toujours susceptible d'approfondissement, le Prince Ghika l’applique à l’admiration que l’œuvre de Dieu dans ses saints doit susciter pour nous.

II) La construction de la basilique Sainte-Jeanne d'Arc, au numéro 18 de la rue de la Chapelle, dans le 18e arrondissement de Paris, fut décidée en exécution d'un vœu fait en 1914, mais la première pierre n'en fut posée qu'en 1932... La vieille église Saint-Denis de La Chapelle lui est accolée : c'est l'église paroissiale où, en septembre 1429, Jeanne d'Arc eut l'occasion de prier lorsqu'elle séjourna dans ce qui était alors le village de La Chapelle, d'où elle fit une tentative malheureuse pour délivrer Paris.

 

III) Littéralement : " Les hauts faits de Dieu par les Francs ,'. Ces mots sont le titre d'une histoire de la première croisade écrite par un abbé bénédictin contemporain des faits, Guibert de Nogent. Même si le mot « Francos » ne désignait pas exclusivement les Français, il est vrai que ceux-ci étaient de loin les plus nombreux parmi les ,< Francs " engagés dans l'aventure des croisades; c'est donc à bon droit que l'expression est utilisée pour évoquer le rôle de la France et de ses habitants au service de Dieu et de son Église.

IV) L’expression « union sacrée » a fait fortune ; prononcée par le président Poincaré lors, de l'entrée en guerre, elle désigne l'union de tous les Français en 1914 pour s'opposer à l'envahisseur allemand.

 

V) Les deux factions (adversaires et partisans des Anglais) qui, depuis vingt ans, s'entre-déchiraient en France lorsque parut Jeanne d'Arc.

VI) Sic. Erreur sans doute pour Suffolk. Le comte de Suffolk, commandant en chef de 1'armée anglaise qui assiégeait Orléans, était, après le roi d'Angleterre et le régent Bedford, le premier destinataire des missives envoyées par Jeanne en sommation avant d'attaquer les Anglais.